F. Bonnier de La Chapelle venait de s’engager dans les rangs des Corps francs d’Afrique. Arrêté, il fut condamné et exécuté, sa grâce ayant été refusée par Giraud, qui, décidé à sanctionner le meurtre d’un grand chef, était peu désireux de voir étalés au grand jour les résultats d’une enquête dont on ne pouvait prévoir les rebondissements. Quels étaient les commanditaires ? Sur ce point, deux thèses s’affrontent : la première voudrait que la mort de l’amiral ait été programmée et exécutée à l’intérieur d’un petit cercle de jeunes hommes révoltés par le maintien d’un responsable de Vichy, chantre de la Collaboration. La seconde thèse, qui parait plus vraisemblable à l’historien Jean-Pierre Azéma, fait agir dans la coulisse des personnalités prises à contre-pied par la consolidation du pouvoir de Darlan, puisque les Anglo-Saxons paraissaient bel et bien maintenir cet « expédient provisoire ». Faute de solution légale, il fallait alors recourir à l’assassinat, en manipulant ce groupe de jeunes résistants décidés à tout.

Quel fut le point de vue de certains des acteurs de cette époque troublée ? Alors que son patron, Jean Moulin, considérait que le meurtre n’est pas une arme politique même si en l’occurrence il ne s’en plaignait pas, le jugement de Daniel Cordier vis à  vis de Bonnier de La Chapelle fut sans ambigüité : « D’emblée, il est pour moi un héros de la Libération et le symbole de notre aventure. J’envie sa bravoure et regrette de ne pas avoir assassiné Darlan de  mes mains. » Pour Churchill « Le meurtre de Darlan délivre les Alliés de l’embarras que lui causait sa coopération en leur laissant tous les avantages qu’il avait pu leur procurer »
Enfin de Gaulle, principal concerné par les conséquences de cet acte, expose son analyse dans ses mémoires :

« (…) Fernand Bonnier de la Chapelle, s’était fait l’instrument des colères exaspérées qui mettaient autour de lui les âmes en ébullition, mais derrière lesquelles, peut-être, remuait une politique décidée à liquider un « expédient temporaire » après l’avoir utilisé. Ce tout jeune homme, cet enfant, bouleversé par le spectacle d’événements odieux, pensait que son acte serait un service rendu à la patrie déchirée en débarrassant d’un obstacle à ses yeux scandaleux le chemin de la réconciliation française. (…) Certes, nul particulier n’a le droit de tuer en dehors du champ de bataille. D’ailleurs, la conduite de Darlan, comme gouvernant et comme chef, relevait de la justice nationale et non point, assurément, de celle d’un groupe ou d’un individu. Pourtant, comment méconnaître la nature des intentions qui soulevèrent cette juvénile fureur ? C’est pourquoi, la façon étrange et brutale dont l’enquête fut menée à Alger en quelques heures, le procès hâtif et tronqué devant un tribunal militaire réuni sur-le-champ et siégeant de nuit, à huis clos, l’exécution immédiate et secrète de  Fernand Bonnier de la Chapelle, les ordres donnés aux censeurs pour qu’on ne sût même pas son nom, donnèrent à croire qu’on voulait à tout prix cacher l’origine de sa décision et furent une sorte de défi aux circonstances qui, sans justifier le drame, l’expliquaient et, dans une certaine mesure, l’excusaient. »

 

Sources :

« Jean Moulin - Le Politique, Le Rebelle, Le Résistant » par Jean-Pierre Azéma
« Mémoires de guerre » par Charles de Gaulle
« Alias Caracalla » par Daniel Cordier